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Spécial Art
Aujourd’hui, je vais déambuler, avec ma femme, dans les allées d’Art Basel 2026. L’excitation de la pré‑ouverture sera derrière nous; nous pourrons prendre notre temps, voir, apprécier. Pour moi, c’est un retour après plusieurs années d’absence, et je suis impatient. J’espère avoir pris du recul, j’espère pouvoir distinguer le bon grain de l’ivraie. Mais au fond, je sais déjà que je vais être manipulé: par ces artistes qui apparaissent soudainement sur plusieurs stands de renom à la fois, par le narratif, par l’accrochage, par les rapprochements forcés entre les établis d’hier et les poulains d’aujourd’hui…
Cette newsletter a été préparée en se documentant auprès de :
artnet - The Intelligence Report
Phillips - Phillips global sales up 10%
The Collector - 10 of the world most valuable art collections
Artnews - Top 200 Collectors
The Art Basel & UBS - Art Market Report 2026
Artprice - The Art Market in 2025
Revue de marché

B-R & H Finance / Purement indicatif

B-R & H Finance / Purement indicatif

B-R & H Finance / Purement indicatif
Les marché ne sont pas de tout repos
Juin s'ouvre sur une partition inhabituelle : les indices actions européens mènent la danse, tandis que les grandes capitalisations technologiques américaines piétinent, les métaux précieux reculent, et une introduction en bourse remodèle, en quelques jours, l'échelle de mesure habituelle de Wall Street.
Le FTSE MIB progresse de 4.8% depuis le début du mois, l'IBEX35 de 4.4%, le VIX de 4.0%. Sur la même période, l'Euro Stoxx50 gagne 3.4% et le CAC40 3.2%, pendant que le S&P500, le Nasdaq100 et le DAX reculent respectivement de 0.5%, 0.5% et 0.8% par rapport au 1er juin. Le Dow Jones, lui, résiste à +2.1%. Au cœur de ce paradoxe apparent : la résilience de l'économie américaine elle-même. Le 5 juin, les créations d'emplois du mois de mai, à 172'000 postes contre 85'000 attendus, ont déclenché une correction brutale sur le Nasdaq, qui a cédé 4.18% en une seule séance, sa pire journée depuis avril 2025. Un chiffre "trop bon" est devenu mauvais signal: la perspective de hausses de taux a refait surface, les rendements longs se sont retendus, et les valeurs technologiques à longue duration ont été les premières pénalisées. Le secteur des semi-conducteurs, locomotive de la hausse depuis deux ans, a décroché avec violence, entraînant dans son sillage les fonds et ETF surpondérés en IA.
Du côté suisse, le SMI (+1.6% en juin) confirme son rôle de havre de qualité : dans le tableau des valeurs helvétiques, Belimo (+16.92%), VAT Group (+11.80%) et Givaudan (+8.64%) illustrent la résistance des industriels de précision face aux rotations sectorielles globales. En bas de tableau, Partners Group (-13.54%) paie la remontée des taux longs. Sur le plan mondial, les gagnants du mois sont sans surprise dans les semi-conducteurs et l'équipement (Marvell +36.55%, Tokyo Electron +35.44%, KLA Corporation +33.02%), alors que Super Micro Computer recule de 26.25%, victime d'une annonce dilutive de Usd 7 milliards. Côté devises, le dollar s'apprécie de 1.1% contre le franc suisse (USD/CHF à 0.7926) et de 0.7% contre le yen. L'euro cède 0.3% face au billet vert. L'or recule de 4.8% sur le mois à Usd 4'343.5 l'once, loin de son record de janvier à Usd 5'589, et l'argent de 7.7%. Le Brent corrige de 13.1% à Usd 75.88, dans un contexte où les espoirs d'accord américano-iranien pèsent sur les prix. Bitcoin (-10.6% à Usd 65'916) et Ethereum (-11.7%) consolident après leurs niveaux de milieu d'année, en ligne avec la prime de risque plus exigeante exigée par les marchés.
L'événement structurant de ce début de mois est ailleurs. Le 12 juin, SpaceX entrait en bourse sur le Nasdaq sous le symbole SPCX à Usd 135 par action, ouvrant à Usd 150 et clôturant à Usd 160.95, soit une hausse de 19% le premier jour. La société a levé Usd 75 milliards, près de trois fois le précédent record mondial détenu par Saudi Aramco en 2019 (Usd 25.6 milliards), pour une capitalisation initiale de Usd 1.77 trillion, portée à Usd 2.2 trillion à la clôture. Avec des introductions en bourse de cette ampleur, la Silicon Valley fabrique des milliardaires à la chaîne. Saint-Tropez, Porto Cervo, Mykonos : les hauts lieux du jet-set international se repeuplent à toute vitesse, et l'ancienne clientèle commence, discrètement, à trouver l'addition difficile à suivre.
Pour l'investisseur de long terme, la question posée par ce mois est moins celle des fluctuations quotidiennes que celle d'un recentrage plus profond : les marchés récompensent aujourd'hui les entreprises capables de redéfinir des industries entières ; qu'il s'agisse d'accès à l'orbite ou d'infrastructures IA, pendant que les actifs "réels" traditionnels, de l'or au pétrole, marquent une pause. La prudence n'est pas l'absence d'ambition ; c'est savoir distinguer la gravitation de l'agitation.
Quelques chiffres
59.6 milliards de dollars: montant des ventes mondiales d’art et d’antiquités en 2025, en hausse de 4% après deux années de recul, mais encore 9% sous le pic de 2022.
30% de progression des ventes aux enchères de lots au‑delà de 10 millions de dollars en 2025, tirant la reprise du très haut de gamme alors que les segments intermédiaires restent plus hésitants.
35% la part des ventes des galeristes réalisée en foires d’art en 2025, contre 31% en 2024, tandis que la vente exclusivement en ligne retombe à 15% du marché, loin du pic de 25% de 2020.
Editorial
Manipulé mais lucide
On ne «voit» jamais l’Histoire de l’art au moment où elle s’écrit; au mieux, on reconnaît certains marqueurs qui augmentent la probabilité qu’une œuvre y ait sa place.
Ce que veut dire «avoir l’œil»
Avoir l’œil, ce n’est pas deviner le prochain Picasso dans une foire; c’est sentir ce qui, dans une œuvre, pourrait encore tenir debout quand le bruit se sera retiré. L’œil n’est jamais pur: il est nourri d’histoire de l’art, d’expositions vues, de milliers d’images digérées qui forment une mémoire intérieure contre laquelle chaque nouvelle toile vient se frotter.
Certaines signatures servent de jalons. Dürer, par exemple, c’est le trait‑logo avant l’heure: la gravure multipliée, la série, le motif répété au point qu’on le reconnaît instantanément, même imprimé en petit dans un manuel élimé. Caravage, c’est la peau, le noir, le couteau; un Machiavel du pinceau (Machiavel meurt en 1527, Caravage naît en 1571) qui peint des récits sacrés comme des faits divers, lumière de taverne en guise d’Évangile. Mondrian, lui, pousse l’abstraction jusqu’à la grammaire: lignes, aplats, trois couleurs primaires, et pourtant assez de tension pour que, un siècle plus tard, ces rectangles survivent à leur prolifération sur coussins, mugs et salons.
Les marqueurs d’un futur «grand»
Pour repérer ce qui a une chance d’être retenu, plusieurs constantes reviennent. D’abord une identité artistique forte: un langage visuel cohérent, reconnaissable, qui ne se réduit pas à une astuce graphique répétée jusqu’à l’épuisement. Ensuite une réponse claire à son époque: l’œuvre ne flotte pas hors sol, elle s’adosse à des tensions politiques, sociales, technologiques ou existentielles. Enfin, une capacité à tenir la comparaison: si l’on place la pièce dans une salle imaginaire, entre ses prédécesseurs et ses contemporains, elle ne disparaît pas; elle dialogue. À ce stade, on ne parle pas encore de prix, mais de densité: est‑ce que l’œuvre a encore quelque chose à redire si l’on enlève le cardre, le communiqué de presse et la rumeur du moment?
Le marché, lui, aime compliquer les choses. Il adore les peintures crypto‑inspirées, le pseudo‑militantisme parfaitement inoffensif qui surfe sur un thème du moment sans rien en dire vraiment. Dans les foires, on voit passer beaucoup de lots, avec très peu d’années de recul, et toujours cette promesse d’un «nouveau Basquiat» tous les six mois, comme si la rue pouvait être industrialisée par abonnement (voir Banksy).
L’histoire commence à faire le ménage
Un peintre comme Balthus, longtemps présenté comme essentiel, se retrouve rattrapé par son sujet: ces adolescentes mi‑endormies mi‑offertes, dont Thérèse rêvant au Met est devenue un cas d’école à l’ère #MeToo. Pétitions pour décrocher le tableau, débats sur la «romantisation du voyeurisme», directeurs pris entre défense de la liberté artistique et prudence politique: la place de Balthus sur les cimaises, et dans les livres, n’a plus rien d’évident. L’Histoire ne se contente pas d’ajouter des femmes, des artistes non occidentaux ou des pratiques marginales; elle efface aussi certains noms, ou les relègue dans une zone critique où l’admiration est devenue suspecte.
Entre ces colonnes du temple muséale, il y a toute une foule de «viennent ensuite»: Soulages et son noir‑lumière, Baselitz et ses figures renversées, Barceló entre taureaux et matières, Joan Mitchell, les frères Chapman et bien d’autres qui ont eu leurs années de grâce, leurs défenseurs, leurs records intermédiaires. Certains resteront comme repères, d’autres comme symptômes d’une époque. L’œil, ici, ne prédit pas; il enregistre cette incertitude, il accepte que le catalogue de 2050 ne ressemblera pas à celui de 2000.
Disparition de Bruno Bishofberger
À Zurich, la disparition récente de Bruno Bischofberger donne un visage à ce moment charnière. Pendant des décennies, il a tenu les fils entre l’Europe et les États‑Unis, défendant Basquiat quand il quitte Annina Nosei, poussant Francesco Clemente, George Condo, accompagnant Julian Schnabel et orchestrant même les collaborations Warhol–Basquiat–Clemente comme on composerait un super‑groupe de rock. Le film Basquiat, premier long‑métrage de Schnabel, ressemble aujourd’hui à une capsule d’époque: le héros y est déjà entré dans la légende, le réalisateur appartient à cette génération d’artistes dont l’Histoire n’a pas encore tranché, et, autour, gravitent tous ces noms que le marché a pris très au sérieux, pendant un temps, sans garantie d’éternité.
Pendant ce temps, à New York et à Londres, le marché de très haut de gamme continue d’empiler les records. En mai 2026, un Pollock est monté à 181.2 millions de dollars chez Christie’s, rejoignant le club des tableaux à plus de 100 millions, aux côtés d’un Rothko et d’un Mondrian eux aussi partis à des niveaux historiques. Dans le rapport Art Basel & UBS, on lit que les ventes publiques au‑dessus de 10 millions ont progressé d’environ 30% en 2025.
En coulisses, l’infrastructure se réorganise comme n’importe quel autre secteur: un fonds souverain d’Abu Dhabi entre chez Sotheby’s à hauteur d’environ un milliard de dollars, les plateformes Artnet et Artsy se retrouvent sous un même toit après les manœuvres de Beowolff Capital, et la question de l’«après Gagosian» nourrit les dîners autant que les chroniques financières. Le marché de l’art aime se raconter comme un monde de coups de foudre; vu de près, il fonctionne aussi avec des term sheets, des data rooms et des conseils d’administration.
Au bout du compte, la seule question qui vaille pour le promeneur de bonne foi, ce n’est pas de savoir quel artiste fera +30% au prochain cycle, mais comment regarder juste au milieu de ce vacarme. On peut oublier un instant les records de Pollock, les Balthus retoqués, les Soulages en suspens, les Basquiat mythifiés, les marchands qui s’éclipsent. Il reste cette épreuve très simple: que reste‑t‑il quand on enlève le prix, la tendance, le scandale, le hashtag (ça existe encore le hashtag?)? Si, une fois dehors, l’image revient sans qu’on l’y invite, qu’elle s’obstine à rester dans un coin de sa tête, alors elle a peut‑être déjà gagné, pour nous au moins, sa ligne en bas de page.
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Patrimoine
Deux toiles, deux destins: comment le marché fait (et défait) les artistes
À Art Basel, deux toiles peuvent se faire face et n’avoir presque rien en commun, alors même qu’elles sont proposées dans la même zone de prix. L’une est portée par une galerie qui avance ses pions depuis quinze ans, a placé quelques œuvres au bon endroit, organisé les bons prêts, nourri le bon récit; l’autre semble tout aussi belle, mais arrive plus seule sur le mur, avec moins de relais, moins de profondeur, moins de garanties pour l’après. C’est là que commence le vrai sujet patrimonial: non pas seulement ce que l’on aime, mais ce qui saura tenir son rang dans le temps.
Le marché de l’art préfère raconter l’histoire du goût. Il est souvent plus honnête de le regarder comme un théâtre économique où la beauté compte, bien sûr, mais où la durée se construit par des mains très concrètes: marchand, galerie, commissaire, collectionneur d’ancrage, institution, puis un jour estate ou fondation. Un grand artiste ne devient pas grand tout seul; il devient lisible, visible et défendable par un petit nombre d’acteurs qui, patiemment, alignent leurs intérêts.
Le collectionneur fortuné se trouve rarement au sommet absolu du marché. Il achète plus souvent dans cette large zone comprise entre Usd 250'000 et quelques millions, là où les prix peuvent encore monter franchement, corriger brutalement, ou se figer faute de soutien. C’est le ventre mou du prestige: trop cher pour n’être qu’un coup de cœur, pas assez canonique pour être intouchable. Dans cette zone, personne n’achète seulement une image; on achète aussi une probabilité d’être confirmé plus tard dans son choix.
Dans ce théâtre, le mot qui fâche est pourtant le bon: marchand. Un marchand ne cherche pas à rendre le monde plus juste.
Ce qui fait vraiment un grand marchand
Vollard, Durand-Ruel ou Castelli n’ont pas seulement vendu des tableaux, ils ont fabriqué des trajectoires. Ils ont avancé de l’argent à des artistes sans marché, organisé des expositions quand la critique les ignorait, convaincu quelques collectionneurs-clés de les suivre, puis, peu à peu, les musées. Leur travail ressemble à celui d’un capital-risqueur patient: prise de risque initiale, accompagnement, construction d’un réseau, puis gestion fine de la rareté quand la demande s’éveille.
De White Cube à Marlborough, la logique reste la même aujourd’hui: sélectionner quelques noms, investir du temps éditorial (catalogues, textes, conférences), entretenir les bonnes relations avec conservateurs et commissaires, orchestrer la montée en gamme des prix sans casser la confiance des collectionneurs.
Louise Bourgeois ou Joan Mitchell incarnent bien ce travail de fond. Pendant longtemps, elles n’étaient pas dans le panthéon des «dix noms» que tout le monde cite spontanément. Puis les grandes galeries et les estates ont patiemment tissé leur filet: expositions de niveau muséal, catalogues majeurs, placements dans des collections publiques et privées de premier plan, présence régulière dans des accrochages sur l’art du XXe siècle et sur la place des femmes dans le canon. À force de répétition, leurs œuvres ont franchi un seuil: elles ne sont plus seulement «très recherchées», elles sont devenues des positions que l’on défend, au même titre que certains hommes longtemps surreprésentés.
C’est là que le Lindy effect devient un outil discret mais utile pour le collectionneur. Dans un marché où l’ultra‑contemporain a montré sa volatilité, les données récentes soulignent que la croissance se concentre à nouveau sur des signatures qui ont déjà survécu à plusieurs cycles d’euphorie et de correction. Un artiste qui tient vingt, trente, quarante ans de visibilité sérieuse ; expositions, textes, marché secondaire raisonnablement liquide, a mathématiquement plus de chances de tenir encore que celui qui flambe en trois saisons. Face à deux toiles du même prix à Art Basel, la bonne question n’est pas seulement «laquelle est la plus belle?», mais «laquelle a déjà eu le temps de prouver qu’elle survivait à ses premiers collectionneurs?».
Ce qui sépare alors deux toiles accrochées face à face n’est pas seulement la qualité plastique. C’est l’architecture invisible qui les soutient. Les grandes galeries ont professionnalisé cette avance stratégique. Hauser & Wirth, par exemple, a fait de la représentation d’artistes et d’estates une part centrale de son identité, avec un travail qui dépasse de loin l’accrochage commercial: publications, expositions de niveau muséal, archives, présence internationale, ponts constants entre Zurich, Bâle, Londres, New York et les institutions. Ce modèle montre une vérité peu romantique: sur la longue durée, la cote d’un artiste tient moins à l’éclair d’un vernissage qu’à la discipline d’une organisation.
Même les données les plus récentes sur le marché vont dans ce sens. Les rapports Art Basel & UBS montrent un marché plus sélectif, avec une pression accrue sur le segment intermédiaire et un recentrage sur les signatures les plus établies. L’ultra‑contemporain, qui avait beaucoup porté l’euphorie post‑Covid, n’offre plus les mêmes certitudes; beaucoup d’artistes y rencontrent un plafond de verre.
Pour un lecteur patrimonial, les marqueurs forts deviennent clairs. Qui est la galerie de référence? Où les œuvres ont‑elles été montrées, et pas seulement vendues? Quels collectionneurs sérieux les ont achetées et prêtées? Existe‑t‑il un travail d’archives, d’estate, capable de prolonger l’histoire après l’artiste? L’art reste une affaire de goût et de désirs; mais, à partir d’un certain prix, c’est aussi une affaire de positions, de coalitions et de temps long. Face à deux toiles qui se ressemblent en prestige apparent, le vrai sujet n’est pas celle qui brille le plus ce soir. C’est celle qui, dans dix ans, aura encore quelqu’un pour parler pour elle.
Le papier pient à l’état embryonnaire est plus fini que cette marine-là.
Louis Leroy à propos de Impression, soleil levant de Monet
Devrions-nous travailler ensemble
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